NEWS DE L’EDITION – JUIN 2020

« NOTRE PUGNACITÉ COLLECTIVE NE SUFFIRA PAS POUR ENCAISSER LE CHOC » (JEAN-CHRISTOPHE BOURGEOIS, TPLM)

Paris – Publié le mardi 23 juin 2020 à 17 h 00 – Entretien n° 186444

« Au total, la filière musicale dans son ensemble va perdre 43 % du chiffre d’affaires qu’elle s’attendait à réaliser cette année. C’est un choc inouï. Aucune crise vécue par le secteur ne s’est traduite par un tel chaos. (…) La filière a fait la preuve, à nouveau, de sa résilience. Elle a su faire face à la révolution numérique (…). Elle a su, plus récemment, affronter avec courage les difficultés liées aux attentats de 2015. Le sens des propositions que formule TPLM aujourd’hui est de dire que, quelle que soit notre pugnacité collective pour affronter la situation, elle ne suffira pas pour encaisser la violence du choc généré par cette crise. Il faut que nous soyons accompagnés », déclare Jean-Christophe Bourgeois, président de TPLM, à News Tank le 23/06/2020. Il revient sur l’étude commandée par l’association à EY, chiffrant les pertes attendues par le secteur, et sur les 10 propositions de TPLM pour accompagner le secteur.

Jean-Christophe Bourgeois évoque également les conséquences potentielles de la crise sur la création et les projets artistiques : « Pour les structures les plus impactées financièrement, il est légitime de penser qu’elles vont concentrer leurs investissements sur les projets les plus “sûrs”, et mettre de côté au moins temporairement ceux qui semblent plus risqués. Cela se vérifiera à tous les niveaux de la filière. Et puis, tous les projets lancés en février ou mars ont connu une existence anormale et auront du mal à être relancés à la rentrée, parce qu’il va y avoir un afflux de projets sur le marché. (…) Donc beaucoup de projets sortiront ou reprendront début 2021, voire plus tard. (…) Tout cela ne sera pas sans conséquence, en bout de course, sur la diversité artistique ».

Conséquences sociales de la crise, appel à un « Valois de la musique », pour créer « un pacte d’investissement public », et financement du CNM sont les autres sujets abordés par Jean-Christophe Bourgeois pour News Tank.

L’étude EY commandée par TPLM estime à 4,5 Md€ les pertes de la filière musicale en 2020, liées à la crise du Covid-19. Ce chiffre vous a-t-il surpris ?

© D.R.

Ce chiffre, nous le redoutions, et il est aussi alarmant que l’on pouvait le craindre. Il émane d’une étude solide et sérieuse sur l’ensemble de la filière. La décomposition des chiffres montre que le secteur le plus affecté est celui du spectacle vivant. On voit aussi qu’en matière de droit d’auteur, la Sacem va par exemple connaître une perte de 250 M€ de revenus en 2020, niveau dont s’approchent les producteurs de musique enregistrée. Au total, la filière dans son ensemble va perdre 43 % du chiffre d’affaires qu’elle s’attendait à réaliser cette année. C’est un choc inouï. Aucune crise vécue par le secteur ne s’est traduite par un tel chaos.

Le confinement est désormais terminé. Quelles ont été les conséquences de cette période sur la filière et ses entreprises ?

La filière a fait la preuve, à nouveau, de sa résilience. La musique n’est pas un secteur qui a l’habitude de se plaindre. Elle a su faire face à la révolution numérique, qui a touché tous les métiers à un moment ou à un autre et qui a complètement bouleversé le paysage. Elle a su, plus récemment, affronter avec courage les difficultés liées aux attentats de 2015. Le sens des propositions que formule TPLM aujourd’hui est de dire que, quelle que soit notre pugnacité collective pour affronter la situation, elle ne suffira pas pour encaisser la violence du choc généré par cette crise. Il faut que nous soyons accompagnés.

“Quand le secteur du live souffre aussi fort, cela occasionne des répercussions sur toute le chaîne”

Pour l’instant, on n’a pas encore assisté à un accident industriel majeur, mais le risque est bien là. La manière dont les pouvoirs publics répondront à l’urgence aura un rôle clé dans notre capacité collective à limiter la casse. Ensuite, il faudra des mesures d’accompagnement sur le long terme, pour favoriser et accompagner la relance du secteur.

Ce qu’il faut bien saisir, c’est l’interdépendance de tous les métiers dans la musique. Quand le secteur du live souffre aussi fort, cela occasionne des répercussions sur toute le chaîne. Surtout lorsqu’on sait à quel point le live est une plateforme d’exposition précieuse pour les artistes en développement.

L’étude ne chiffre pas les conséquences sociales de la crise sur la filière. Avez-vous néanmoins un avis ?

L’étude dédie un de ses quatre chapitres à l’estimation de l’impact social de la crise, mais il est trop tôt pour avancer des chiffres précis sur ce volet. Les dispositifs de chômage partiel mis en place par l’État ont, pour le moment, joué leur rôle de filet de sécurité – nous appelons d’ailleurs à ce que ces dispositifs soient étendus. Il y a eu aussi des avancées concernant l’assurance-chômage des intermittents du spectacle, même si des questions restent en suspens comme celle de la situation des jeunes qui étaient sur le point de devenir intermittents avant la crise. Je pense que nous serons fixés plus précisément sur l’impact social de cette crise à la rentrée. Il sera significatif c’est sûr, malgré la véritable volonté de la filière de préserver l’emploi.

Dans quelle mesure cette crise va-t-elle avoir des effets sur la création et les projets artistiques ?

Pour les structures les plus impactées financièrement, il est légitime de penser qu’elles vont concentrer leurs investissements sur les projets les plus « sûrs », et mettre de côté au moins temporairement ceux qui semblent plus risqués. Cela se vérifiera à tous les niveaux de la filière. Et puis, tous les projets lancés en février ou mars ont connu une existence anormale et auront du mal à être relancés à la rentrée, parce qu’il va y avoir un afflux de projets sur le marché. Qui plus est, pour un artiste en développement, si l’on n’est pas assuré de pouvoir bénéficier d’une tournée dans le dispositif de lancement, la prise de risque sera encore moins importante. Donc beaucoup de projets sortiront ou reprendront début 2021, voire plus tard. Enfin, l’amoindrissement des ressources financières de certaines entreprises aura également des conséquences sur leur capacité à signer de nouveaux artistes, c’est une évidence. Tout cela ne sera pas sans conséquence, en bout de course, sur la diversité artistique.

“L’amoindrissement des ressources financières de certaines entreprises aura des conséquences sur leur capacité à signer de nouveaux artistes “

Comment ont été construites vos propositions ?

Nous sommes partis de l’ensemble des propositions portées par chacun des membres de TPLM, et en avons retenu 10, validées par tout le monde. Ces propositions sont structurées en deux parties. La première est constituée de propositions visant à soutenir la filière à très court terme : demande de visibilité quant à la réouverture des salles de spectacle, mesures fiscales, levée de la clause « de service fait »… C’est un ensemble de choses qui peuvent être activées rapidement. La seconde partie est davantage structurante et vise à accompagner la relance du secteur sur le long terme : défense des quotas, ressources nouvelles pour le CNM…

Vous appelez notamment à un « Valois de la musique » pour « bâtir avec l’État et les collectivités locales une véritable trajectoire pluriannuelle de relance de la filière » et créer « un pacte d’investissement public ». Cela peut-il s’inscrire dans le cadre des « États généraux de la musique » souhaités par le CNM au premier semestre 2021, par exemple ?

Le terme a été choisi en clin d’œil respectueux au « Ségur de la Santé », pour les professionnels de ce secteur. Je pense qu’il est nécessaire d’impliquer dans ce « Valois » l’ensemble des ministères clés sur ce sujet, dont le ministère de l’Économie et des Finances. Le terme d’« États généraux » a par définition une portée assez large, là où notre « Valois » est fléché sur l’investissement pour accompagner la relance.

Les deux termes importants du « Valois de la musique » sont ainsi « investissement » et « pluriannuel ». En travaillant sur l’étude, nous nous sommes rendu compte, de par l’interdépendance de nos métiers, à quel point la situation que nous vivions allait avoir des conséquences sur plusieurs années. Il est impératif que la réponse en termes d’investissements des pouvoirs publics s’inscrive dans la durée.

Quel rôle pour le CNM dans la relance du secteur ?

Il doit jouer un rôle, c’est évident. Et l’attente de tous les acteurs est forte. Les 50 M€ d’abondement opéré par le Gouvernement constituent un premier pas, mais on voit bien sa limite lorsqu’on compare cette somme à l’ensemble des pertes subies par le secteur. Par ailleurs, il faut garder en tête que la taxe sur les spectacles sera réduite cette année à un niveau marginal. Donc, une grande partie de ces 50 M€ servira juste à compenser la perte de taxe en 2020. C’est pour cela que nous souhaitons que le financement du CNM soit pérennisé à cette hauteur, ce qui n’est pas le cas pour le moment.

” On voit bien la limite des 50 M€ débloqués pour le CNM, lorsqu’on compare cette somme à l’ensemble des pertes subies par le secteur “

Jugez-vous que le Gouvernement a suffisamment pris en considération l’ampleur des difficultés du secteur de la musique, et plus largement de la culture, face à la crise ?

Le but de cette étude était justement de provoquer une prise de conscience. Tant que nos difficultés n’étaient pas cristallisées autour d’un chiffre et de tendances claires, je ne suis pas sûr que les pouvoirs publics avaient totalement pris la mesure de la violence inouïe du choc auquel nous sommes confrontés. Cette situation évolue, grâce à l’étude EY/TPLM mais aussi aux actions de nos membres et aux nombreuses voix qui se sont élevées, notamment parmi les artistes. Il me semble ainsi percevoir une inflexion dans le discours des pouvoirs publics, et je compte qu’ils intensifient leur action à nos côtés car il n’est pas trop tard pour agir.

Les 10 propositions de TPLM

-« Apporter davantage de clarté et d’anticipation dans les conditions de réouverture des salles de spectacle et d’autorisation des festivals, afin de répondre au besoin de visibilité de la filière musicale »

  • Élaborer des « aides publiques spécifiques » pour compenser les surcoûts et les pertes en revenus « liés aux mesures sanitaires qui seront imposées aux salles et aux manifestations. »

-Mettre en place un « accompagnement social et fiscal adapté à l’ampleur de la crise »

  • Préciser le contenu des « quatre mois sans charges pour les artistes-auteurs » annoncés par le chef de l’État.
  • Prolonger « d’au moins 18 mois » le dispositif d’activité partielle pour les entreprises de la musique.
  • Faire jouer « pleinement à l’assurance-chômage des intermittents du spectacle son rôle de filet de sécurité »
  • Prendre des mesures « vouées à préserver la trésorerie des entreprises, notamment en renforçant le crédit d’impôt phonographique et le crédit d’impôt pour le spectacle vivant, et en mettant en place un crédit d’impôt pour les éditeurs de musique »
  • Obtenir une TVA à 5,5 % sur les CD et les vinyles.

-Obtenir que les aides et subventions « soient instruites, votées, validées et versées le plus rapidement possible, indépendamment de la réalisation ou non des actions aidées, et que la clause “de service fait” soit effectivement levée »

-Reconduire en 2021 la mesure permettant aux OGC de consacrer « une partie des “25 %” de la copie privée à des mesures d’urgence »

-Ouvrir « des discussions entre représentants des bailleurs et représentants des salles de spectacle sur les loyers correspondant tant à la période d’interdiction d’ouverture qu’à la période de réouverture en mode dégradé »

-Organiser « un “Valois de la musique” »

  • Bâtir avec l’État et les collectivités locales « une véritable trajectoire pluriannuelle de relance de la filière, dotée de moyens correspondant à l’ampleur de la destruction de valeur à l’œuvre depuis la mi-mars »
  • Créer « un pacte d’investissement public » en faveur de la création « à la mesure de la place de ce secteur dans l’économie française »

Faire bénéficier le CNM de « ressources fiscales nouvelles, significatives et pérennes (TOCE, GAFAN, etc.) dans le prolongement de l’annonce faite par le chef de l’Etat d’un abondement de 50 M€ »

  • « Compte tenu de la destruction de valeur que subit la filière, l’établissement public a besoin de moyens adaptés à ses missions et à la relance.
  • La fragilité du CNM est aggravée par le fait que son financement actuel repose en majeure partie sur la taxe fiscale sur les spectacles de variétés, dont le produit sera quasiment nul en 2020.
  • Face à une telle situation, le CNM est dans l’incapacité de soutenir durablement la filière musicale »

Transposer « dès que possible » les trois directives adoptées à Bruxelles en 2019 (« droit d’auteur », « câble-satellite » et « services de médias audiovisuels »)

  • Elles « posent notamment les bases d’une plus juste rémunération de tous les acteurs de la création au titre de l’activité des GAFA, singulièrement de YouTube »

« Exhorter radios, télévisions, plateformes et lieux de diffusion de musique lorsqu’ils rouvriront, à diffuser et programmer un maximum de titres de production française »

  • Demander aussi aux pouvoirs publics de « défendre avec force les quotas radio, qui s’avèrent encore plus vitaux en période de crise »

Prendre « des mesures de soutien à la demande de biens culturels produits en France »

  • « Conforter » le programme de commande publique « annoncé par le chef de l’État »
  • « Réorienter le Pass Culture vers les arts vivants et les productions locales »
  • Acheter « massivement des instruments de musique » pour « concrétiser l’objectif d’un orchestre dans chaque école »
  • « Conforter l’audiovisuel public, partenaire indispensable de la filière musicale »