NEWS DE L’ÉDITION – MARS 2026

Commission IA : « Cette révolution est comparable à l’invention de la notation musicale » (J.-B. Gourdin)

Paris – Actualité n°430792 – Publié le
 
 
« Écrire un prompt n’a pas grand-chose à voir avec une démarche de création artistique — il y a un consensus là-dessus, y compris dans le public. À l’inverse, bannir toute utilisation de l’IA par les artistes serait illusoire et regrettable », déclare Jean-Baptiste Gourdin, président du Centre national de la musique (CNM), lors de son audition devant la mission d’information sur l’intelligence artificielle de l’Assemblée nationale le 09/02/2026.

« On a besoin de règles communes, édictées collectivement et non imposées unilatéralement par les acteurs les plus puissants, sous peine de porter atteinte à la diversité musicale », indique-t-il.

« Si l’on se focalise uniquement sur la question de la rémunération en amont, cela revient à accepter qu’en aval les artistes soient relégués au simple rang de fournisseurs de matière première, une matière première qui serait digérée et transformée par les moteurs d’IA. C’est un monde dont personne ne veut », précise-t-il.

News Tank rend compte de son intervention.

L’IA dans la musique : une révolution d’une ampleur inédite

  • « L’intelligence artificielle est une révolution globale qui a connu l’année dernière une accélération spectaculaire et qui s’est imposée dans le quotidien, l’actualité et les imaginaires. Le nombre d’utilisateurs dans le monde est passé en cinq ans de 116 millions à 380 millions. C’est la croissance la plus rapide pour une technologie depuis des décennies.
  • En France, 37 % des individus entre 16 et 74 ans déclarent avoir utilisé un outil d’IA générative l’année dernière, dans un cadre privé ou professionnel. Ces dernières années ont connu leur lot de marronniers technologiques : la blockchain, les NFT, le métavers. Avec l’IA, nous sommes en présence de quelque chose de fondamentalement différent. C’est un saut technologique global qui affecte à la fois l’économie et, ce qui est encore plus important, le quotidien des gens.
  • Le secteur musical est aux avant-postes de cette révolution technologique. Il l’a souvent été par le passé : il suffit de se souvenir de la première révolution numérique — internet, piratage, téléchargement, puis streaming —, une révolution à laquelle la musique s’est adaptée dans la douleur, avec retard, ce qui a occasionné une destruction de valeur spectaculaire. Le marché a été divisé par deux en quelques années, et le niveau du chiffre d’affaires d’avant cette crise du disque n’a toujours pas été rattrapé.
  • Mais la révolution de l’IA est profondément différente : elle ne touche pas la diffusion ou la distribution de la musique, elle touche la création elle-même. Ce n’est pas la première fois qu’une innovation technologique transforme le processus créatif — pensons à l’invention du pianoforte ou, plus près de nous, aux sampleurs — mais la révolution de l’IA générative est d’une autre ampleur, d’une autre nature. Elle est d’une ampleur cent fois supérieure à celle du streaming. S’il faut trouver un précédent historique, elle est comparable à l’invention de la notation musicale.
  • Dans la musique, l’IA est déjà là. En quelques mois, des outils spécialisés comme Suno ou Udio se sont démocratisés. Depuis quelques semaines, les mastodontes de l’IA — OpenAI, Anthropic, Google, Microsoft — ont tous lancé ou annoncé leurs propres outils spécialisés dans la création musicale. Le chiffre que met en avant Deezer — je précise que ce ne sont pas des chiffres CNM et que je ne peux pas en attester la fiabilité — indique que 40 % des contenus mis en ligne chaque jour sur cette plateforme sont intégralement créés par IA. C’était encore 20 % il y a quelques mois.
  • En termes de qualité technique perçue, ces contenus sont absolument indiscernables de la musique d’origine humaine. Je ne préjuge pas de leur valeur artistique, mais d’un point de vue technique, personne ne sait faire la différence. C’est une grande différence avec les contenus vidéo ou textuels, où un œil avisé peut repérer une production IA. Dans la musique, c’est impossible. »

Deux questions distinctes : l’amont et l’aval

  • « L’IA générative soulève dans la musique des questions spécifiques, avec parfois une tendance dans le débat grand public à les amalgamer. Il y a deux séries de questions qu’il ne faut pas mélanger.
  • La première, en amont, est celle du consentement des ayants droit et de la rémunération des créateurs au titre de l’utilisation de leurs œuvres par les fournisseurs d’IA pour l’entraînement de leurs algorithmes. Ces algorithmes s’entraînent sur des œuvres préexistantes, créées par des artistes humains, et ils l’ont fait sans autorisation et sans rémunérer les ayants droit. C’est un sujet transversal à la culture, très juridique, qui appelle une réponse à l’échelle au moins européenne, sinon mondiale — soit une réponse par le marché, et ces derniers mois beaucoup de fournisseurs d’IA ont signé des accords avec des ayants droit du secteur musical, soit une réponse par le droit.
  • Des discussions ont lieu au Parlement européen autour de la question de savoir si l’exception “text and data mining” ou TDM peut être invoquée par les fournisseurs d’IA pour moissonner des contenus sans rémunérer les ayants droit ni solliciter leur autorisation. Un débat a rebondi récemment autour de la notion de présomption d’utilisation des œuvres, évoquée par les travaux du CSPLA et reprise dans le rapport d’Axel Voss au Parlement européen. Je précise que le CNM n’a pas d’expertise spécifique sur ces questions de propriété intellectuelle.
  • La question dont le débat grand public parle moins, et dont la filière musicale parle beaucoup, est celle de l’aval : le statut des contenus créés par l’IA — les outputs. Cela soulève d’abord une question juridique : ces outputs sont-ils protégés au titre de la propriété intellectuelle ? Un simple prompt suffit-il à caractériser une intention artistique, à remplir la condition d’originalité ? Les juristes ne sont pas d’accord entre eux.
  • Ensuite, il y a une question technologique : comment détecter ces contenus ? La France dispose d’au moins deux champions de la détection : Deezer, qui a développé son propre outil, et IRCAM Amplify, filiale de l’IRCAM, qui commercialise son propre détecteur. Mais au-delà du comment, il y a la question du par qui : est-ce aux plateformes de streaming de faire cette détection ? Faut-il une solution commune, un tiers de confiance ? Et c’est aussi la question du jusqu’où : tout le monde s’accorde sur les contenus 100 % générés par l’IA, mais qu’en est-il de cette zone grise où un geste artistique est enrichi par l’IA — pour ajouter une ligne de basse, pour améliorer des paroles ? Sommes-nous encore dans la création humaine ou déjà dans la création artificielle ? »

L’enjeu économique : que faire une fois la détection opérée ?

  • « Une fois la détection opérée, que fait-on ?
  • Premier niveau : l’information de l’utilisateur. L’utilisateur a le droit de savoir si la musique qu’il écoute a été créée par l’IA ou par un être humain.
  • Deuxièmement, la visibilité : quelle place pour ces contenus 100 % IA dans les algorithmes de recommandation, dans les playlists éditoriales des plateformes ?
  • Troisièmement, la rémunération. Le modèle actuel du streaming est fondé sur une répartition au prorata du nombre de streams. Faut-il instaurer une décote pour les œuvres générées par l’IA, considérant qu’elles ont moins de valeur ? Certains se posent même la question du nettoyage des catalogues : faut-il retirer ces contenus, qui polluent l’expérience utilisateur, génèrent des coûts de stockage — ces centaines de milliers de contenus représentent un coût écologique — et entretiennent un lien avec la fraude et la manipulation des streams ?
  • Selon Deezer, 80 % des contenus 100 % IA mis en ligne sur la plateforme sont associés à des comportements frauduleux, c’est-à-dire à la simulation d’écoutes par des robots, afin de ponctionner une partie des revenus et de les détourner des créateurs.
  • Sur tous ces sujets, chaque plateforme a sa propre doctrine. Il n’y a pas de réponse commune unifiée entre les plateformes musicales. Le secteur a besoin de règles communes, édictées collectivement et non imposées unilatéralement par les acteurs les plus puissants, sinon cela se fera au détriment de la diversité musicale. La question du rôle des distributeurs et des agrégateurs — ces intermédiaires entre ceux qui créent les contenus et les plateformes de streaming — et de la moralisation de ce rôle doit être posée. »

L’interdépendance amont-aval et la question de la régulation

  • « Les deux sujets, aval et amont, sont interdépendants. Si le problème de la rémunération des artistes en amont est réglé, cela modifiera fondamentalement le modèle économique et contribuera à endiguer l’afflux de contenu IA. Aujourd’hui, il est facile de créer un contenu gratuitement avec un prompt — les fournisseurs d’IA, ne payant pas les ayants droit, ne facturent pas cette prestation à leurs utilisateurs — et d’inonder les plateformes avec du contenu créé pour rien, en espérant récupérer en contrepartie des revenus infimes, mais qui mis bout à bout peuvent faire des sommes significatives. Le jour où les fournisseurs d’IA rémunéreront les ayants droit, il ne sera plus gratuit de créer un contenu, et l’intérêt économique de l’opération sera moindre.
  • Néanmoins, ces deux sujets ne sont pas réductibles l’un à l’autre. Se focaliser uniquement sur la rémunération des ayants droit en amont revient à accepter en aval que les artistes soient relégués au rang de fournisseurs de matières premières — une matière première digérée et transformée par les moteurs d’IA.
  • La régulation est prise de court par la fulgurance de l’innovation. Le cadre à inventer concerne des usages qui ne sont pas prospectifs, mais déjà là. C’est à l’échelle mondiale que les solutions vont se dessiner. Il ne faut pas sous-estimer la dimension géostratégique de ces questions : elles touchent au rapport de force entre une industrie technologique largement dominée par les États-Unis et les pays asiatiques, et les industries culturelles et créatives dans lesquelles l’Europe conserve une position forte.
  • Ce qui se joue, c’est la valeur — économique et symbolique — accordée à la culture et à la création, et le rapport à la technologie. La France et l’Europe ont toujours défendu l’idée que l’acte de création est inhérent à l’être humain et que l’œuvre de l’esprit ne peut pas être traitée comme une marchandise. Elles ont une voix singulière à faire entendre. »

Le public ne veut pas de contenus 100 % artificiels

  • « J’ai une conviction personnelle : à la fin, ce sont toujours les usages et les utilisateurs qui décident. Pas la technologie, pas les entreprises, pas les gouvernements. Beaucoup de signaux faibles montrent que les utilisateurs ne sont pas demandeurs de ces contenus 100 % artificiels. Ces contenus représentent 40 % de ce qui est mis en ligne, mais moins de 1 % de ce qui est écouté. Lorsque les utilisateurs d’un groupe fictif qui avait défrayé la chronique l’été dernier ont découvert qu’il n’existait pas, la réaction a été très négative, un sentiment de tromperie.
  • Il y a un attachement du public à l’incarnation, à la singularité de l’artiste. L’engouement pour le spectacle vivant le confirme. L’idée d’une grande substitution de la création humaine par la création artificielle ne se produira pas si le public n’en veut pas. Et fondamentalement, le public n’en veut pas. D’autant que cette substitution, si elle devait avoir lieu, n’est pas soutenable à terme : le jour où l’IA ne pourra plus s’entraîner que sur des contenus eux-mêmes générés par l’IA, elle dégénérera. »

Le rôle du CNM : éclaireur, formateur, soutien à l’innovation

  • « Le CNM est très conscient que ces sujets le dépassent largement, d’abord parce qu’ils ne sont pour certains pas propres à la musique, ensuite parce qu’ils se discutent au niveau mondial. Pour autant, le CNM a un rôle à jouer dans l’accompagnement de cette mutation, et s’en désintéresser serait faillir aux missions que le législateur lui a confiées. Le développement économique de la filière et la diversité musicale sont aujourd’hui tous les deux menacés, ou en tout cas transformés, par l’IA générative.
  • Le premier rôle du CNM à l’égard de la filière professionnelle est d’observer, d’étudier, d’objectiver, d’évaluer les risques et les opportunités, pour aider les acteurs à se projeter. Le CNM se positionne de manière pragmatique et réaliste, sans posture de déni technologique — l’IA est déjà là, et l’histoire de l’humanité ne connaît pas de renoncement à une capacité technologique —, mais en évitant l’écueil de la naïveté technophile.
  • Deuxième rôle : la formation. Le CNM est aussi un organisme de formation, avec un rôle de sensibilisation des professionnels confrontés au quotidien à ces questions — aspects juridiques, technologiques, économiques, contractuels. Au mois de mai, un forum emploi et compétences sera organisé pour faire le point sur les besoins en compétences et en formation du secteur musical, et sur l’adéquation entre l’offre et les besoins. L’IA sera au cœur de ces débats.
  • Troisième mission : le soutien à l’innovation, quand elle promeut une utilisation responsable de l’intelligence artificielle. Le CNM n’aide pas l’innovation pour l’innovation. L’innovation n’est pas une valeur en soi. Le CNM l’aide lorsqu’elle apporte une plus-value au développement économique de la filière, à la diversité musicale, et in fine aux artistes et au public. Face à toute innovation, la question est de savoir ce que cela apporte aux artistes et au public. Si cela n’apporte ni à l’un ni à l’autre, ce n’est probablement pas une innovation à soutenir. »

La doctrine du CNM sur les aides : une réflexion en cours

  • « Le CNM a engagé une réflexion sur les usages de l’IA acceptés de la part des porteurs de projets sollicitant une aide. Cette réflexion est encore en cours. Le choix a été fait de ne pas se précipiter, parce que les choses évoluent très vite. L’étude « État des lieux et perspectives du déploiement de l’intelligence artificielle dans la filière musicale », présentée en juin 2025 est en grande partie déjà obsolète : les questions qu’elle pose et les clés qu’elle donne restent valables, mais le paysage a fondamentalement changé.
  • C’est surtout la musique enregistrée qui est touchée de plein fouet — le spectacle vivant l’est aussi, mais de manière beaucoup plus diffuse. À la question posée au CNM : “quelle doctrine lorsqu’un porteur de projet demande une aide à l’enregistrement impliquant l’usage de l’IA ?”, il n’y a pas aujourd’hui de doctrine claire. Le choix a été fait de trancher en concertation avec la filière et pas de manière unilatérale — le principe de concertation permanente inscrit dans la loi n’est pas un vain mot au CNM.
  • Tout le monde peut s’accorder sur le fait qu’il n’est pas du rôle du CNM d’accorder une aide à un enregistrement créé uniquement par un prompt. Mais une fois cela posé : comment s’en assurer ? Par une déclaration sur l’honneur ? Par un contrôle ? Si contrôle il y a, faut-il acheter les outils de détection, qui sont très coûteux ? Et il reste toute la zone grise : l’artiste qui vient avec un projet dans lequel il a utilisé l’IA mais dans lequel il a mis sa patte. Où passe la frontière ?
  • Ces questions méritent d’être tranchées de manière concertée avec le ministère de la Culture. Le CNM est un établissement sous tutelle. Ces mêmes questions se posent au CNC et à d’autres organismes dépendant du ministère qui allouent des aides. Il est important que le ministère donne le la. »

La taxe streaming, un argument renouvelé par l’IA

  • « Il y a un argument puissant en faveur de la taxe streaming, qui n’avait pas été beaucoup évoqué au moment de sa création, car l’IA était alors encore quelque chose de lointain. La taxe streaming est un moyen de taxer la consommation pour financer la création.
  • Taxer la consommation, c’est taxer toute la consommation : le fond de catalogue, les œuvres et enregistrements étrangers, et aussi la consommation de contenu artificiel — réinjectée dans la création humaine. C’est un argument de plus en faveur de cette taxe, sans que celle-ci soit la réponse aux problèmes qui nous occupent aujourd’hui. »

La présomption d’utilisation des œuvres : convictions personnelles

  • « Je serai très prudent, car le CNM n’a pas de compétences de régulation ni d’expertise en droit de la propriété intellectuelle. Cette expertise est au ministère de la Culture, au secrétariat général. Cette question n’est pas propre à la musique et se réglera pour tous les secteurs. Je livre quelques convictions personnelles, qui ne sont pas des positions institutionnelles du CNM.
  • Première conviction : le droit est déjà en retard sur la pratique dans le secteur musical, puisque des licences se signent de manière fréquente ces dernières semaines entre les ayants droit et les fournisseurs d’IA.
  • Deuxième point : personne ne peut sérieusement imaginer qu’une solution franco-française isolée puisse résoudre la question. Ce qui ne veut pas dire que la France doive rester inerte — elle peut montrer la voie —, mais pour qu’une solution comme la présomption d’utilisation puisse fonctionner, il faut qu’elle soit reprise à l’échelle au moins européenne.
  • Troisième conviction — et là je parle au titre de mes anciennes fonctions puisque j’étais au ministère de la Culture au moment où la directive droit d’auteur était débattue : personne ne peut sérieusement soutenir que l’exception TDM a été créée pour couvrir ce genre d’usages. C’est un détournement de la finalité de cette exception, et il faut corriger le tir.
  • Ce que les ayants droit demandent, avant même de discuter rémunération, c’est d’être informés du fait que leurs œuvres ont été utilisées pour entraîner les moteurs d’IA. La légitimité de cette demande de transparence est difficilement contestable, tant au plan moral qu’au plan économique. La présomption est-elle la bonne réponse ? Il y a plutôt un consensus dans la filière musicale pour considérer que c’est une bonne solution. »

L’œuvre augmentée par l’IA : une zone grise sans frontière nette

  • « Écrire un prompt n’a pas grand-chose à voir avec une démarche de création artistique — il y a un consensus là-dessus, y compris dans le public. À l’inverse, bannir toute utilisation de l’IA par les artistes serait illusoire et regrettable. Au Printemps de Bourges l’année dernière, un pianiste improvisait sur le thème du Clavier bien tempéré en duo avec une IA qui réagissait en temps réel à son jeu, sur un deuxième piano. Le public était conquis.
  • Entre ces deux extrêmes se trouve une zone grise dans laquelle personne ne sait tracer de frontière. Le CNM est protégé à ce stade par une règle basique : ses aides à l’enregistrement phonographique exigent un contrat d’engagement d’artiste. Sans artiste rémunéré, pas d’aide. Un contenu créé uniquement par prompt ne serait pas éligible.
  • Mais cela ne répond pas à l’entièreté de la question. Il faut éviter de légiférer de manière précipitée sur un sujet qui évolue à une vitesse folle, et résoudre ces questions avec les professionnels de la musique et les organismes de gestion collective. »

    Jean-Baptiste Gourdin, président du CNM